© 2019 - Pierre Giner

Plus d'une

langue

 

Épée d'académicienne de Barbara Casin

Paris / 2019 

« Je veux une épée lumineuse » m’a dit Barbara Cassin lorsqu’elle m’a proposé d’imaginer avec elle à son épée d’académicienne. J’ai ri de sa fantaisie, et je me suis souvenu des épées de bois et ficelle de mon enfance, des sabres de Star Wars, des lames effilées des mousquetaires du Roy et des bâtons de parole africains.

Barbara souhaitait une épée non violente, un signe de lumière qui irradie et autour duquel on se réunirait : un objet singulier qui fasse évènement, lui ressemble, et que son petit fils puisse aimer. L’épée de Barbara est d’abord un objet de désir et d’imagination, joueur, antique et contemporain, traversant le temps et les histoires.

Pierre Giner, photo Florian Cellière

Comme cet objet n’existait pas encore, il est devenu un projet de recherche, une occasion de parole, de réflexion et d’échange entre amis, chercheurs, développeurs, makers et artisans, un récit inventé à plusieurs au fil de

son élaboration, menant à un prototype high tech, personnel, précieux et poétique. Suivant le dictionnaire de l’académie le mot francais pour «high tech» est «haute technologie ». Celui de «maker» n’existe pas encore.

« Le pommeau reproduit une figurine en argent rehaussée d’or, trouvée en Anatolie, à Alaca H.yük, là où Schliemann situait Troie, dans une tombe pleine de bijoux, de symboles solaires, de cerfs, de rennes et de taureaux sculptés. C’est une femme, mère ou déesse, avec une tête en croissant de lune, la taille étranglée et les hanches fécondes, qui accompagne ou accueille le mort. Elle date du 3ème millénaire, comme les idoles cycladiques que nous connaissons mieux. Je l’ai voulu ainsi, pré-préhomérique et barbare.
La garde est un écran souple, connecté comme les outils de communication d’avant-garde. Telle une tablette, elle contient virtuellement tous les textes et toutes les images du monde. J’en ai choisi une vingtaine, qui comptent pour moi comme une ossaturede pensée. Au centre du bracelet circulaire, un rocher-nuage, bleu, comme celui que pousse le Sisyphe-oiseau de Braque, sous lequel Char inscrit : «Nous ne jalousons pas les dieux, nous neles servons pas, ne les craignons pas, mais au péril de notre vie nous nous émouvons d’être de leur élevage aventureux lorsque cesse leur souvenir». Le corps de l’épée, décidément non létale, est en polymère qu’enveloppe un cuir percé de trous.Affleurent des fibres optiques qui écrivent en lumière et en couleur la devise : "Plus d’une langue". C’était pour Jacques Derrida la définition elliptique, économique comme un mot d’ordre, de la déconstruction, une manière de dissiper les certitudes et les normes de la philosophie et de son histoire. Plus d’une langue, pour dire avec cette épée qu’il n’y pas de langue universelle, pas de logos unique; que le français, dans sa beauté de langue que je
parle et que j’aime, est une langue entre autres; qu’une langue, ça n’appartient pas; que, s’il y avait une langue de l’Europe, voire du monde, ce serait ce savoir-faire avec les différences qu’est la traduction. »
Barbara Cassin
 

Épée d'académicienne, Barbara Cassin

Comme il y a « plus d’une langue », il y a eu plus d’un rêveur réunis autour de l’épée de Barbara.

Ainsi avec la complicité de la physicienne Perola Millman, nous sommes partis en quête de partenaires de jeu et d’amis épris de poésie, de beauté, de technologies nouvelles, d’innovation et de savoir-faire; de chercheurs et de

développeurs informatiques, de fondeurs et de maroquiniers, de modeleurs 3d et de bons génies bricoleurs, tous réunis par la curiosité et le plaisir de l’échange.

Nous avons croisé le Laboratoire de chimie des polymères organiques, du CNRS à Bordeaux, Georges Hadziioannou et ses mousquetaires, Wiljan Smaal, Sokha Khiev et Guillaume Payrot. Alexandre Frih, Thibault Le Maire,

Vincent Despatin et Florian Cellière, de la société Kickmaker et Lucie Labs. Vincent Blanchard, conservateur au département des Antiquités orientales du Louvre. Muriel Garsson, conservatrice au Musée d’archéologie méditerranéenne de Marseille, Eloi Gattet et sa société Mercurio 3d.

 

Cette épée est une marque d’époque et un moment biographique, une occasion d’exploration et un imprévu vital. Entre hasard et fortune, entre nous et la philosophie, de quelle invention surprise s’agit-il ?

L’épée de Barbara Cassin est une seule phrase écrite à plusieurs mains, qui traverse le temps jusqu’à aujourd’hui, du plus étrange passé au plus surprenant futur, et dont la syntaxe serait de l’ordre du beau.

Pierre Giner,

à Paris, le 12 octobre 2019.